PORTAL Journal of Multidisciplinary International Studies, Vol. 15, No. 1/2, August 2018
ISSN 1449-2490 | Published by UTS ePRESS | http://portal.epress.lib.uts.edu.au
WRITERLY REFLECTION
Rencontres exceptionnelles
Jean Vanmai
Independent author
Corresponding author: Tess Do, School of Languages and Linguistics, The University of Melbourne, VIC 3010. dot@unimelb.edu.au
DOI: https://doi.org/10.5130/portal.v15i1-2.5742
Article History: Received 12/02/2017; Accepted 08/11/2017; Published 23/08/2018
Citation: Vanmai, J. 2018. Rencontres exceptionnelles. PORTAL Journal of Multidisciplinary International Studies, 15:1/2, pp.92-98 https://doi.org/10.5130/portal.v15i1-2.5742
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Abstract
Jean Vanmai is a New Caledonian-born writer of Vietnamese origin. His first two historical novels, Chân Đăng (Société d’Études historiques, 1980), winner of the Asia Book Prize, and Fils de Chân Đăng (Éditions de l’Océanie, 1983), recounted, for the first time, the experiences of the colonial Indochinese workers indentured in New Caledonia in the late nineteenth and twentieth centuries. Author of several essays and novels including the acclaimed trilogy, Pilou Pilou (Éditions de l’Océanie, 1998, 1999, 2000), Vanmai’s writing bears witness to the changing face of New Caledonian society and the brave will of its multi-ethnic communities to build a common destiny together. His last publication to date is Princess Kanak (Éditions de l’Océanie, 2013).
In ‘Rencontres exceptionnelles’ Jean Vanmai offers a thoughtful personal account of his participation in the colloquium Rencontres. Taking the perspective of a Caledo-Viet author, whose writing has long been confined to his small home island in the Pacific, he reflects on how his enchanting encounter with a larger community of readers, researchers, and in particular, French and Australian fellow writers of Vietnamese origin, reconnected him with his roots and with the voices of the Vietnamese diaspora. Using the trope of the unanswered letter from a Vietnamese boatperson stranded in a Malaysian refugee camp in the early 1980s, he addresses the painful questions of war, loss and exile. By taking upon himself to respond some forty years later to his compatriot’s distress call, he dwells on the Vietnamese collective past and investigates his own sense of identity and belongingness. He concludes his narrative with the vision of a borderless Vietnamese diaspora where generations of proud descendants of Dragons and Immortals bond and share the same love for the ancestral land.
Résumé
Jean Vanmai est un écrivain néo-calédonien d’origine vietnamienne. Ses deux premiers romans historiques, Chân Đăng (Société d’Études historiques, 1980), lauréat du Prix de l’Asie, et Fils de Chân Đăng (Éditions de l’Océanie, 1983) documentaient pour la première fois le vécu des travailleurs coloniaux indochinois en Nouvelle Calédonie à la fin du XIXème siècle et au XXème siècle. L’œuvre de Jean Vanmai inclut plusieurs essais et romans, dont la trilogie très acclamée Pilou Pilou (Éditions de l’Océanie, 1998, 1999, 2000) ; elle témoigne du visage changeant de la société néo-calédonienne et de la volonté courageuse de ses communautés multi-ethniques de construire ensemble un destin commun. À ce jour, son dernier roman est Princess Kanak (Éditions de l’Océanie, 2013).
« Rencontres exceptionnelles » est un compte-rendu personnel dans lequel Jean Vanmai réfléchit à sa participation au colloque Rencontres. En prenant la perspective d’un auteur Calédo-Viet dont l’écriture a été longtemps confinée à sa petite île au cœur du Pacifique, l’auteur se penche sur les rencontres établies avec les lecteurs, les chercheurs et surtout ses confrères franco- et australo-vietnamiens qui l’ont reconnecté à ses racines et à la diaspora vietnamienne. Il utilise le motif de la lettre morte qu’une migrante vietnamienne échouée dans un camp de réfugiés en Malaisie lui a envoyée et qu’il a oubliée pendant une quarantaine d’années pour aborder les questions douloureuses de la guerre, la perte et l’exil. À travers sa réponse tardive à l’appel de détresse de sa compatriote, Vanmai replonge dans le passé collectif vietnamien et examine ses propres sentiments d’identité et d’appartenance. Pour conclure, il offre la vision d’une diaspora vietnamienne sans frontière où les fiers descendants de Dragons et d’Immortels se retrouvent unis dans un même amour de la terre ancestrale.
Keywords
Jean Vanmai, Vietnamese diaspora, New Caledonia, Nouvelle Calédonie
Invité à participer à un colloque ayant pour thème « Rencontres … Un rassemblement de voix de la diaspora vietnamienne », à l’Université de Melbourne les 1er et 2 décembre 2016, ce fut pour moi une surprise et en même temps une joie.
Surpris tout d’abord de me voir invité à ce genre de rencontres de niveau élevé entre gens de plumes et d’une même identité culturelle. Ma joie fut toutefois teintée de doutes, du fait que je me trouverais face à un auditoire anglophone, avec la langue de Shakespeare que je ne maîtrise pas trop bien sur le plan littéraire.
Face à ces constats, ce ne fut pas l’angoisse devant la page blanche du début de mes travaux d’écriture, mais angoisse tout de même quant à la décision à prendre : faut-il y aller ? Ou plutôt faut-il accepter le challenge ?
Bien entendu j’ai déjà fréquenté les Salons du livre de Paris, voire ceux de l’île d’Ouessant en Bretagne. Tout comme le salon du livre, Lire en Polynésie, à Tahiti, ainsi que le SILO, Salon International du Livre Océanien de Poindimié en Nouvelle-Calédonie, entre autres. Mais ceux-ci s’étaient déroulés dans un milieu francophone.
Que faire alors ? D’autant plus que ce salon-ci a un goût de nouveauté. Non seulement en raison du pays d’accueil qu’est l’Australie, mais aussi parce que ce sera en compagnie d’auteurs issus du Việt Nam.
Et je ne pourrais même pas dire que je serais en situation inconnue. Puisqu’à Melbourne, l’organisatrice principale, la cheville ouvrière de ce projet de colloque, me connait bien et je lui suis d’ailleurs très reconnaissant pour ce qu’elle a déjà fait pour moi.
Drôle de rencontre que fut d’ailleurs la nôtre. Cela s’était passé un jour de l’an 2002 à Nouméa. Ce matin-là, je recevais un coup de fil de la part d’une personne venue sur le Caillou pour un séminaire littéraire et qui souhaitait faire ma connaissance. C’était une belle jeune femme très posée et passionnée par la littérature. Elle ne me connaissait pas du tout et souhaitait, en vérité, rencontrer si possible un auteur d’origine vietnamienne de Nouvelle-Calédonie.
Mon agenda professionnel étant chargé ce jour-là, nous nous sommes donné rendez-vous chez moi pour une petite demi-heure d’entretien. Or cette demie-heure-là ou presque nous a permis de nouer des liens très étroits et sincères par la suite.
Elle s’intéressait réellement à mes livres et était séduite par mon sujet sur les travailleurs tonkinois, surnommés les Chân Đăng, qui trimaient, hommes et femmes, dans les mines de chrome et de nickel à l’orée du vingtième siècle en Nouvelle-Calédonie.
Tess Do a ensuite contribué à mieux faire connaître mes deux ouvrages Chân Đăng et Fils de Chân Đăng, par une communication universitaire de grande qualité. Elle avait de plus réussi à la faire publier en 2008 par l’éditeur Ropodi dans une œuvre collective intitulée Exile Cultures, Misplaced Identities.
Pour ma part, ayant découvert au fil du temps qu’elle maîtrisait bien les us et coutumes de notre pays d’origine, Tess était devenue à plusieurs reprises ma conseillère par internet sur les problèmes liés à la culture, aux traditions voire à certaines situations politiques délicates au Việt Nam.
Et, aujourd’hui, en 2016, c’est elle qui m’invite à son colloque organisé conjointement avec la charmante Alexandra Kurmann !
Alors que faire ? Quoi lui répondre ? ... Et comment refuser une telle invitation amicale et officielle dans le cadre du colloque de l’Université de Melbourne ?
— Tess m’a invité à ce colloque, ai-je le droit de lui répondre par la négative ?, me demandais-je dès lors avec insistance.
L’indécision prédominait cependant sur la raison, et ce, au plus profond de moi-même. Je ne cessais de me dire :
— Né et isolé depuis toujours sur une petite île du Pacifique, moi le scribouillard du bout du monde, éloigné de tout milieu culturel digne de ce nom, que vais-je pouvoir faire dans cette belle aventure littéraire ? Puisqu’à ce jour je n’ai eu, me semble-t-il, que le langage de la sincérité dans l’évocation de mon témoignage historique, relatif à l’épopée des Chân Đăng. C’était, bien entendu, une belle façon pour moi de pouvoir également révéler aux lecteurs mon profond attachement envers le pays de mes ancêtres. Et c’est sans doute aussi parce que je détiens, faut-il l’avouer, une sorte de raisonnement logique ou éclairé dans mon style d’écriture. Or, en fait, c’est surtout par la grâce du Très-Haut qui, je le pense, a bien voulu m’accorder un tel don.
Cette réflexion intime et personnelle, je la prolongeais de cette façon :
— Par conséquent et si mérite il y a vraiment, elle ne viendrait donc pas uniquement de moi-même ! ... Je ne peux même pas prétendre, hélas, qu’elle provienne d’un enseignement judicieux transmis par mes aïeux. Car en vérité je n’ai jamais eu le bonheur de connaître mes grands-parents … demeurés au pays.
En ces moments troublants je me consolais, comme je le pouvais, en murmurant :
— On ne peut tout avoir lorsque l’on vit éloigné de tout et de tous à l’étranger, n’est-ce pas ?
Or contrairement aux conditions déplorables de vie de nos parents, les Chân Đăng, qui étaient si malmenés et exploités en leur temps de travailleurs de force sous contrat, j’ai grandi dans les conditions d’un enfant apatride (qui s’ignorait) sur un petit « Caillou » paisible, baigné par l’océan Pacifique. Car par bonheur, nous leurs descendants, une fois la période coloniale abolie en 1945, n’avions jamais eu à subir ces maltraitances.
C’est ainsi que désormais, nous nous ressentons une légitime fierté en songeant que nos anciens par leurs sueurs, leurs souffrances et souvent leurs larmes avaient contribué à transformer l’antique « Île du bagne » en une « Île de Lumière ». De sorte qu’elle soit devenue de nos jours un véritable paradis des Mers du Sud.
Nonobstant ces dernières évocations si réconfortantes j’avoue qu’intérieurement, je ne me sentais toujours pas très à l’aise pour participer à une telle manifestation littéraire, chez les Aussies.
Dans la mesure où d’autres flots de pensées négatives revenaient sans cesse submerger mon esprit :
— Tu es un descendant de nulle part, né sur une île lilliputienne, perdue au milieu de l’océan Pacifique. Tu parles si mal ta langue maternelle et tu vis de plus dans un milieu francophone. Qu’auras-tu l’air face à ces cinq auteurs invités multilingues et qui, contrairement à toi, sont des « Vietnamiens authentiques » ? ... Excepté toutefois, Marcelino Truong illustrateur et peintre qui est un peu dans ton cas. Puisqu’il est né lui aussi hors de son pays d’origine, à Manille aux Philippines.
Mes élucubrations se poursuivaient alors avec insistance sur ces auteurs participants :
— Toutefois la différence avec toi, c’est que Truong est diplômé de Sciences-Po, Paris ! ... Tout comme la polyglotte et renommée Anna Moï qui, elle, considère « les mots comme un matériau artistique, au même titre que le marbre pour un sculpteur, ou la peinture à l’huile pour un peintre ». Par contre Thanh-Van Tran-Nhut, cette auteure à succès me rassurait, comme j’avais eu la chance et le plaisir de la rencontrer quelque temps auparavant lors de son bref séjour à Nouméa. Tandis que chez les Australiens d’origine vietnamienne : Chi Vu a remporté plusieurs prix, y compris le Playbox Asialink Special Initiative Award. Tandis que Hoa Pham romancière et auteur de théâtre, a remporté le Viva La Novella Prize en 2014. Donc tout compte fait, c’est réellement du lourd et du solide qui sera invité à Melbourne !
Lorsqu’à un moment donné, afin de mieux surmonter crainte et angoisse, je tentais de me raisonner en reconnaissant que nous sommes avant tout des Vietnamiens. Et que par conséquent nous appartenions au même peuple, quel que soit le lieu de notre naissance et des éloignements géographiques.
Je m’encourageais alors en songeant que lorsque nous serions tous ensemble, je pourrais certainement mieux m’intéresser à leur vie passée.
Puis réflexion faite, il s’avérait que ce serait trop leur demander. Dans la mesure où pour chacun d’entre eux, le fait de vivre aujourd’hui agréablement dans un pays d’accueil si différent du leur, ne devait sans doute pas être facile au début. Même s’ils sont parvenus à se faire une place en s’adaptant aux situations et conditions de vie nouvelles, dans leurs pays d’accueil respectifs. Et qu’avec courage et persévérance quelques-uns d’entre eux, tels que ceux-ci, ont réussi à se faire connaître et apprécier aussi bien sur le plan professionnel que celui de l’écriture.
Arrivé à ce stade de la réflexion, je réalisais assurément que je n’avais plus le droit d’interroger leur passé. Car une telle démarche risquerait de remuer et de raviver douloureusement leurs mémoires encombrées par des douleurs et souffrances d’antan.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’un certain nombre de compatriotes, désespérés, avaient décidé à une période de leur vie, de tout laisser derrière eux, de tout abandonner, dans la perspective de trouver quelque part ailleurs dans le monde une terre d’accueil. Si jamais la chance était avec eux. Or ce fut de cette façon aussi que beaucoup d’entre eux ont péri hélas en mer. D’autres, ayant eu plus de chance ont survécu. Il m’est de ce fait impossible de les interroger sur des sujets aussi tragiques.
C’est la raison pour laquelle j’ai noté que ces gens, qu’ils soient maintenant établis en Australie, en France ou même en Nouvelle-Calédonie, sont de nature particulièrement discrète sur le passé sombre qu’ils ont eu à subir. Je réalise en définitive que cette réflexion m’enjoint d’observer un silence respectueux vis-à-vis de tous.
Lorsque soudainement je me souviens d’un document que m’avait transmis un ami médecin sans frontière d’origine calédonienne, qui revenait en 1982 d’une mission humanitaire de plusieurs mois à Poulo Bidong. Une l’île bondée de réfugiés vietnamiens à cette époque, située au large de la côte malaisienne. Je m’empresse de le ressortir de mes archives.
Il s’agit d’une sorte de confidence anonyme oubliée ou abandonnée dans le petit bureau de cet ami médecin. Ce document non signé, rédigé par une jeune femme, m’avait déjà interpellé à cette époque. Il est vrai que j’étais bien trop jeune en ce temps-là pour vraiment saisir le degré de détresse de cette personne qui, sur un papier d’emballage chiffonné, relatait ses doutes, ses états d’âme, interrogations, voire ses accusations et autres réflexions existentielles.
Voici ce qu’avait écrit cette personne d’une main tremblante ; ce dont hélas je n’ai jamais pu connaître ni le nom et encore moins ce qui est advenue d’elle par la suite :
« Ayant vécu des années noires après la chute de Saigon, j’ai subi les discours de haine, de rejet, de discrimination et de condamnation. En fait, âgée seulement de douze ans à ce moment-là, j’étais fragile, impuissante et ne pouvais ni me protéger ni dire quoi que ce soit alors qu’ils salissaient mes parents (mon père finit par être incarcéré dans les camps de rééducation). J’étais paralysée par la peur, la honte, jusqu’à l’impossibilité de me révolter. Souvent on me piétinait en classe. Comment pourrais-je me sentir fière quand on est traité de la sorte ? Si bien qu’au fil du temps, par mes réactions voire mes indocilités j’ai été honnie, rejetée, emprisonnée, puis maudite par les đồng bào communistes. Pour être finalement poussée hors du chez moi … de chez nous. Bref, j’étais poussée à l’exil ! Ainsi après avoir perdu le droit de vivre sur la terre ancestrale, je me retrouve aujourd’hui dans une promiscuité innommable au milieu de la multitude, sur cette île minuscule en mer de Chine. Alors que durant longtemps j’étais convaincue que je faisais partie des con Rồng cháu Tiên. C’est-à-dire aimée et indéracinable sur la terre natale des ancêtres. Voilà pourquoi jusqu’à l’obsession, je me demande si je pourrais encore m’émouvoir et conserver la moindre fierté, lorsque j’entends prononcer les termes de con Rồng cháu Tiên ? Car suis-je encore vraiment l’un de ces enfants du couple ancestral ? Et là où je me trouve actuellement, que peuvent vraiment signifier pour moi les mots : quê hương, đất nước, tổ quốc, quê cha đất mẹ ? Puisque submergée par l’horreur et le dégoût, je suis rejetée loin du pays qui m’a vu naître ! C’est la raison pour laquelle je brûle de tous les feux d’une souffrance toujours vive, mes blessures restent béantes. Désormais pour survivre à toutes ces épreuves, j’ai décidé de ne plus en parler, ni à y penser. Oui ! Je demeurerai plongée dans un silence sidéral dès lors qu’il s’agit de ce passé, de mon passé, l’exil, la guerre, la rupture avec ma famille … »
En découvrant dès la toute première fois ce texte puissant, je ne pouvais que compatir sur son sort. Et même si j’avais la possibilité de lui écrire en ce temps-là, je n’aurais pu lui exprimer grand-chose. Aujourd’hui, en relisant ce document poignant, quelque trente-cinq ans après, la maturité aidant et avec un peu plus de discernement j’ai envie de lui dire :
« Chère inconnue, chère sœur : compte tenu de la qualité de ton écriture et de tes réflexions, je suis convaincu que comme beaucoup d’autres de nos compatriotes dans ton cas, tu t’en es très bien sortie. Et que tu occupes depuis lors une fonction importante, quelque part dans le monde, digne de ta personnalité et de tes qualifications.
Si jamais un jour ou l’autre par le plus grand des hasards, tu découvrais ce texte, j’espère qu’il pourra répondre en partie à tes angoisses, remords et désespérances qui sans doute sont toujours enfouis au plus profond de toi-même. J’espère qu’il en sera de même pour ceux et celles qui ont eu à subir semblables tourments et douleurs. Et que mes propos puissent apporter un peu de baume dans vos cœurs tourmentés. C’est en tout cas le vœu le plus sincère et le plus ardent que je me permets de formuler ici à votre intention.
Certes, de nos jours ces expressions đồng bào : compatriote ou camarade, quê hương : sol natal, đất nước : pays, tổ quốc : patrie, quê cha đất mẹ : mère-patrie, et même con Rồng cháu Tiên: peuple né d’un dragon et d’une fée, sont de nos jours galvaudées et fourvoyés sous le système politique et administratif actuel. Mais dis-toi bien que lorsque, toi comme moi, nous évoquions ces termes, nous devrions penser uniquement au Việt Nam éternel, avec ses héritages culturels, ses légendes, ses coutumes et traditions immuables qui continuent à irriguer nos veines, à pénétrer notre esprit où que nous soyons, et qu’en fin de compte ils nous transforment, nous transcendent pour devenir ce que nous sommes aujourd’hui ! Bien entendu cette époque douloureuse et les terribles épreuves que vous avez eu à traverser, il y en a eu d’autres aussi dramatiques lors des derniers conflits majeurs au Việt Nam à cause de l’occupation étrangère et, surtout, durant la lutte héroïque de nos ancêtres contre leurs puissants voisins qui par le passé ont occupé notre sol durant près d’un millénaire. C’est la raison pour laquelle, malgré les vicissitudes, les souffrances et les larmes parfois, je pense que nous ne devrions jamais oublier ni rejeter de notre mémoire ce sentiment de fierté qui nous lie viscéralement au pays de nos ancêtres : le Việt Nam éternel ! Puisque les envahisseurs tout comme les dictateurs et tyrans passent, mais notre Việt Nam millénaire sera toujours là. Un pays, c’est comme une très grande famille, il y a parmi ses enfants des bons, des moins bons et même des mauvais. Mais par-dessus tout, aimons notre pays tel qu’il est. Faisons tout notre possible pour conserver et maintenir nos racines dans son sol, dans sa terre nourricière au sens large du terme, malgré l’éloignement et les distances. De sorte à nous réconcilier pleinement avec le pays sacré de nos chers parents. Bien entendu, cela ne m’empêche aucunement d’aimer aussi ma Patrie d’adoption ! »
C’est ainsi qu’abasourdi par tout ce qui vient d’être lu et écrit, il ne me restait finalement d’autre choix que d’accepter l’invitation du colloque de Melbourne. Afin de faire d’une part connaissance de ces écrivains reconnus et, d’autre part, rencontrer pour mieux apprécier d’autres compatriotes. Car la plupart des Vietnamiens accueillis aujourd’hui en Australie ont été des réfugiés, ayant réussi à fuir leur pays d’origine dans les années quatre-vingt.
Par conséquent et dans le but d’associer à ma manière par l’action des mots à ces souffrances et malheurs, j’ai choisi de révéler par l’écriture ma propre vision, tout comme mes obsessions, voire mes ressentiments sur cette guerre du Việt Nam. C’est ainsi que j’ai décidé de présenter ma communication sur les souffrances morales et psychiques, par un descendant de Chân Đăng. Bien que celui-ci vivait très loin de ces lieux de guerre et d’horreur.
À dire vrai, même distancé par des milliers de kilomètres des champs de bataille, ce jeune personnage se sentait profondément concerné par ces conflits majeurs qui, durant trop longtemps, ravageaient et dévastaient le célèbre pays du con Rồng cháu Tiên.
Ainsi à l’heure et aux dates prévues, nous nous sommes rencontrés avec joie et émotion. Puis tout devenait naturel et facile. Très vite, nos « Rencontres » littéraires, particulièrement enrichissantes et réconfortantes, se transformèrent en véritable bonheur de se retrouver, rassemblés-là par une même passion, celle de l’amour du pays ancestral en plus de celui du livre et de l’écrit.
Les barrières linguistiques que je craignais tant au départ n’existaient plus. J’exposais ma communication en français. Les autres auteurs s’exprimaient pour leur part en anglais. Les traducteurs et interprètes faisaient le reste. Finalement ces lecture et écriture plurielles nous permettent de partager nos écrits, notre passion, nos réflexions ici et ailleurs, internationalement. J’ai trouvé un sentiment de fierté d’être l’unique auteur s’exprimant dans la langue de Molière dans cette enceinte culturelle de l’Université de Melbourne.
Ultime confidence pour terminer. En plus de ce colloque Rencontres—rencontres que je qualifierai sans hésitation d’enrichissantes et fécondes—j’ai été charmé par cette ville de quatre millions et demi d’habitants, riche de sa société multiculturelle, de son vaste réseau de tramway, en plus d’un savant mélange d’architectures contemporaines avec celles de l’époque victorienne.
Pour toutes ces raisons, je pense que Melbourne mérite bien l’incomparable symbole de cité la plus agréable à vivre au monde.
Tous ces éléments réunis font que je garde un souvenir ému et impérissable de mon séjour dans cette belle grande ville culturelle d’Australie.
Références
Do, T. 2008, ‘Exile: Rupture and Continuity in Jean Vanmai’s Chân Đăng and Fils de Chân Đăng,’ in Exile Cultures, Misplaced Identities, (eds) P. Allatson & J. McCormack. Rodopi, Amsterdam & New York: 151–172. https://doi.org/10.1163/9789401205924_010
Vanmai, J. 1982, ‘Chân Đăng’: les Tonkinois de Calédonie au temps colonial. Société d’études historiques de Nouvelle-Calédonie, Nouméa, Nouvelle-Calédonie.
______ 1983, Fils de Chân Đăng. Éditions de l’Océanie, Nouméa, Nouvelle-Calédonie.