Années du Singe

PORTAL Journal of Multidisciplinary International Studies, Vol. 15, No. 1/2, August 2018
ISSN 1449-2490 | Published by UTS ePRESS | http://portal.epress.lib.uts.edu.au


CULTURAL WORK

Années du Singe

Thanh-Van Tran-Nhut

Independent author

Corresponding author: Tess Do, School of Languages and Linguistics, The University of Melbourne, VIC 3010. eisenhut23@free.fr

DOI: http://dx.doi.org/10.5130/portal.v14i2.5732

Article History: Received 19/09/2017; Accepted 08/11/2017; Published 22/08/2018

Citation: Tran-Nhut, T.V. 2018. Années du Singe. PORTAL Journal of Multidisciplinary International Studies, 15:1/2, pp. 77-82. http://dx.doi.org/10.5130/portal.v14i2.5732

© 2018 by the author(s). This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0) License (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/), allowing third parties to copy and redistribute the material in any medium or format and to remix, transform, and build upon the material for any purpose, even commercially, provided the original work is properly cited and states its license.


Abstract

Thanh-Van Tran-Nhut was born in Huế in 1962. She moved to the United States with her family in 1968, then to France in 1971. She holds a Bachelor of Science in Mechanical Engineering from the California Institute of Technology. She is the author of a series of crime novels set in 17th-century Vietnam, whose main character is Mandarin Tân, a young magistrate in an empire in turmoil. In 2009 she published a short story collection entitled Le palais du mandarin that traces her successive migrations from Vietnam to the USA and France through a sequence of fictionalized culinary memories. Her most recent novel, Kawekaweau (2017), drafted during her time as the Writer in Residence at Randell Cottage in Wellington, New Zealand, in 2014, is drawn from her historical research of French explorers’ findings in the Antipodes in the 19th century. Her work has been translated into six languages.

In this story, the narrator, who left Huế in 1968, returns thirty-six years later with questions about her past. She wanders through familiar yet oddly unrecognisable streets, in search of memories of Tết Mậu Thân and the fateful offensive that would change the course of the war.

Résumé

Thanh-Van Tran-Nhut est née à Huế en 1962. Elle s’installe aux États-Unis avec sa famille en 1968, puis en France en 1971. Elle est ingénieur en mécanique, diplômée du California Institute of Technology, et l’auteur d’une série policière située dans le Vietnam du XVIIème siècle, dont le héros est le Mandarin Tân, un jeune magistrat dans un empire en pleine tourmente. Son recueil de nouvelles Le palais du mandarin (2009) retrace ses pérégrinations entre le Vietnam, les USA et la France à travers des souvenirs culinaires. Son dernier roman, Kawekaweau (2017), élaboré lors de sa résidence d’écrivain au Randell Cottage à Wellington (Nouvelle-Zélande) en 2014, s’appuie sur les voyages d’exploration scientifique français du XIXe siècle aux Antipodes. Ses livres ont été traduits en six langues.

‘Années du Singe’ : La narratrice, qui a quitté Huế en 1968, revient trente-six ans plus tard avec des questions sur son passé. Elle erre dans des rues à la fois familières et étrangement méconnaissables, à la recherche de ses souvenirs du Tết Mậu Thân et de cette offensive qui allait infléchir le cours de la guerre.

Keywords

Thanh-Van Tran-Nhut, Vietnamese diaspora, ‘Années du Singe’ 

La brume est partie en lambeaux. Les silhouettes, d’abord duveteuses comme des cocons de bombyx, se sont précisées en quelques secondes : vieillards en chemises rayées, femmes traversant la rue, la palanche sur l’épaule. La grisaille initiale bascule brutalement dans la couleur. Une ombrelle violette, ouverte contre le soleil, bleuit les joues d’une jeune fille ; des bougainvillées saignent contre un mur lézardé. Je n’ai plus l’habitude de ces teintes saturées qui donnent une épaisseur spéciale au monde.

Huế, destination finale, après tout ce temps.

Je suis donc de retour.

En trente-six ans, les douze animaux du zodiaque ont eu le loisir d’effectuer leur farandole trois fois. Nous voilà donc revenus à l’années du Singe.

Mes derniers souvenirs datent de début 1968, l’année de mes six ans. La ville est encore recroquevillée derrière une ligne imaginaire mais solide, corsetant un globe qui ne tourne pas rond, un trait tiré entre deux mondes qui devraient n’en faire qu’un – le fameux 17e parallèle.

Pourquoi revenir après tout ce temps ? Parce qu’à force de traîner dans le brouillard, à regarder les tons de gris se superposer aux teintes de blanc, on finit par oublier. Les autres avaient raison : il était temps de faire le chemin inverse. Mais ce n’est pas un voyage d’agrément, une de ces balades pour le plaisir, dont on ramène du sable dans les poches et des photos pour plus tard. Non, c’est une incursion dans le temps, destinée à rapporter non pas des souvenirs, mais le souvenir. Une quête de la vérité, une enquête sur le passé, une reconquête de la mémoire.

Au moment de partir, j’ai demandé au Borgne ce qu’il fallait chercher. Une odeur ? Un lieu ? Un visage ?

Seulement un nuage d’automne, m’a-t-il répondu avec l’incompréhensible concision de ceux qui ont tout vécu.

À présent je contemple, hébétée, cette marée humaine se pressant sur le pont Trường Tin qui enjambe de ses arches de métal la rivière des Parfums. Le bruit de la rue fait vibrer l’air. Pétarades de motos chevauchées par des familles entières, klaxons impatients de taxis en maraude, cris de vendeuses de soupe. Tant de frénésie m’oblige à me poser sur un banc, rue Lê Li. Cette avenue porte le nom d’un des plus grands empereurs du pays, qui libéra la nation du joug des Chinois en 1428. Pratiquement chaque ville a une rue en son honneur, comme pour rappeler que les géants sont toujours parmi nous. Son ancien compagnon d’armes, le lettré Nguyn Trãi, n’a-t-il pas écrit « Nous avons été parfois faibles et parfois puissants, mais nous n’avons jamais manqué de héros. » ?

C’est un peu plus loin dans cette rue, à l’Hôpital central, que mes frères et moi sommes nés. Tu te souviens donc de ta naissance ? a ricané le Veuf. Et tu as oublié le reste ? J’ai fait une grimace. Laisse-la, est intervenu le Borgne. Chacun son histoire.

L’odeur de viande grillée et de menthe fraîche me chatouille les narines. Devant les gargotes, des brochettes de nem lụi grésillent sur des braseros, des bols de bún bò rougeoient au soleil. Mais je ne suis pas venue ici pour déguster les spécialités locales.

Dans la main, je tiens un papier avec une seule adresse. Étrange impression que ce mélange de souvenirs précis et d’oubli total, une amnésie sélective qui fait tanguer l’esprit et douter le cœur. Je me rappelle des anecdotes mais pas mon nom, je reconnais les lieux publics mais suis incapable de retrouver le seul lieu qui compte. Rue Phan Đình Phùng. C’est là que je vais.

Je demande en vain le chemin aux passants. Ils n’ont pas l’air de comprendre mon accent, ou font les sourds pour cacher leur ignorance. Je me dirige au hasard vers le sud en me fiant aux grandes artères. Les boutiques de tailleurs se succèdent, leurs devantures garnies de robes en taffetas et de chemises en soie. Çà et là, des librairies et des quincailleries, puis des salons de coiffure. Prête à retourner sur mes pas, j’aperçois du coin de l’œil une ruelle à ma gauche.

C’est là.

Cung An Đnh, le palais construit par Khi Đnh, père du dernier monarque Bo Đi, peu après son accession au trône en 1916. Empereur docile, allié des Français, il régnera sans gloire pour ne laisser qu’un tombeau clinquant à flanc de colline et une bâtisse coloniale au fond d’une allée.

Je suis le sentier entre deux bassins d’eau morne, arrivant par l’arrière. Les moussons ont dessiné sur la façade ocre des méandres fantasques qui ourlent l’escalier menant à la véranda. Contournant l’édifice, j’aperçois le portail monumental coiffé de dragons et serti de mosaïques. Dans la cour, un kiosque, aujourd’hui vide, surmonté d’un toit en tuile vernissée. La porte d’entrée est fermée.

Devant le palais coule un petit cours d’eau, le An Cu. Là, sur le bord du trottoir, est assise une femme d’une cinquantaine d’années. Elle regarde l’autre berge, où un temple bouddhiste se profile derrière des frangipaniers.

— Savez-vous qui habite ce palais ?

Ma voix résonne bizarrement, hésitante, comme désincarnée. Les mots ont du mal à sortir. La femme se retourne. Ses prunelles sont recouvertes d’un voile laiteux. Ce regard nacré me prend au dépourvu.

— Personne. Il appartient à la ville.

— On n’y loge plus des familles d’enseignants ?

Elle se met à rire, des rides courant sous ses mèches prématurément blanchies.

— Depuis longtemps ce n’est plus le cas.

Dans ses yeux qui ne voient plus passe un étonnement poli qu’elle tente de masquer.

— Pardonnez mon indiscrétion, mais vous êtes Việt Kiều ?

Việt Kiều  pour Việt d’outre-mer, Việt de l’étranger—principalement ceux qui ont fui le pays à la chute du régime de Saigon, le dernier jour d’avril 1975. Je n’y étais pas, mais j’ai suivi les événements de loin. Des gens aiguillonnés par une frayeur viscérale, se sauvant de la terre de leurs ancêtres, prêts à abandonner tout ce qu’ils chérissaient. Pour ceux-là, le mot communisme était synonyme d’un monde dont ils ne voulaient pas. À l’époque, je me suis demandé pourquoi tant de haine envers ceux qui avaient réussi ce coup de maître : réunifier un pays disloqué par trente ans de guerre. Pour ressentir une telle panique, fallait-il avoir couché avec l’ennemi ou pactisé avec le diable ?

— Non. Je ne suis pas Việt Kiều.

À l’étincelle jaillie de ses prunelles, je sens son scepticisme. Elle fait semblant de ne pas comprendre :

— Vous êtes partie d’ici en quelle année ?

— En 1968.

— 1968, dit-elle, songeuse. L’année de l’offensive. Année terrible...

Elle hésite avant de poursuivre d’une voix circonspecte :

— Vos parents avaient sûrement à faire ailleurs...

Je secoue la tête en silence. Ces Viêt et leurs questions détournées ! Elle veut savoir pourquoi je suis partie d’ici. Mais je ne peux lui donner une réponse que, moi aussi, je cherche.

Un garçon, débouchant d’une venelle, me tire de cette situation embarrassante.

— Grand-mère, il faut rentrer. C’est l’heure de manger.

La femme bat des cils et se lève avec raideur.

— Eh bien, nous continuerons notre petite discussion une autre fois, me propose-t-elle.

Vaguement surpris, le gamin la prend par la main et la guide sur le chemin creusé d’ornières, que les ombres ont fini par envahir.

Seule, je contemple le cours d’eau qui prend peu à peu les couleurs de la nuit. La pleine lune, criblée comme un champ de bataille, donne aux choses un glacis grisâtre et adoucit les angles. À la faveur d’une porte latérale qu’on a oublié de refermer, je me glisse dans le palais An Đnh.

C’est ici que j’ai vécu. Une princesse ? a minaudé le Veuf, tout à coup révérencieux. Absolument pas ! ai-je aussitôt répliqué. Je n’ai rien à voir avec la famille royale. Dès que l’université de Huế a réservé Cung An Đnh pour ses enseignants en 1959, mon père, professeur d’économie, y disposait d’un appartement de fonction, tout comme certains de ses collègues. Je monte à l’étage, là où nous habitions. Carrelage géométrique importé de France, papier vert rizière, panneaux vitrés en demi-lune. Tout y est. Sauf ceux que j’ai connus.

L’éclat des lanternes troue la nuit et fait scintiller les coupes de champagne dans les mains des convives. L’année 1968 vient de commencer. Mes parents et leurs amis notables lèvent leur verre, puis redeviennent graves. Aux dires du pharmacien qui a un frère général de brigade, les Américains, persuadés que la victoire est imminente, n’ont aucune intention de cesser les bombardements entamés depuis trois ans au nord du pays. L’opération Rolling Thunder continuera à cibler les installations militaires, les zones de stockage de carburants, les alentours de Hà Nội et de Hải Phòng. On parle de plus de cinquante mille victimes civiles déjà, selon lui. Dans la cour, les voitures astiquées renvoient les feux sourds de la fête et forment un rempart contre l’obscurité qui a pris possession du monde.

Exceptionnellement, nous, les enfants, avons le droit de veiller un peu sous la surveillance de Tuyết, la gamine de treize ans qui me garde. Elle et moi, ce n’est pas toujours une histoire d’amour. Quand je lui désobéis, elle m’allonge des taloches et je lui mords l’avant-bras. Mais ce soir, elle feuillette le dernier Paris Match de ma mère en compagnie de la cuisinière, une femme coquette, tandis que Quang, notre beau chauffeur, passe un chiffon sur les ailes de la Renault familiale.

Mes frères aînés se livrent à leur jeu préféré—la guerre. L’un prend le rôle d’un soldat du Sud, l’autre celui d’un G.I. Ils affectent une démarche de conquérant, casquette de guingois et cigarette au bec. Les jumeaux galopent, imitent le son d’une mitraillette, me pourchassent à travers le jardin. Ils me dépassent d’une tête, mais comme toujours, je leur échappe, rampe sous les buissons, détale entre deux Citroën. Je suis une Việt Cộng. Espèrent-ils sérieusement l’emporter sur mes terres ? Pendant qu’ils fanfaronnent, une baudruche remplie d’eau éclate à leurs pieds ; des poignées de gravier les atteignent par surprise. Je m’esquive en criant On va gagner !

Tuyết interrompt sa lecture et sourit. On pourra bientôt la recruter, glisse-t-elle à Quang, qui lui adresse un regard noir.

Au lever du soleil, la femme aux cheveux blancs est de nouveau assise devant la rivière. Elle dit, sans se retourner :

— Vous revoilà ! Faisons quelques pas ensemble. Mes genoux ont tendance à rouiller au bord du An Cu.

— Parlez-moi de l’offensive du Tết, de l’années du Singe.

Elle se redresse à grand-peine et avance lentement, se guidant d’une canne.

— Ah, le Tết Mậu Thân ... Comment l’oublier ? Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, alors que le pays se prépare à fêter le nouvel an lunaire, les troupes Việt Cộng attaquent simultanément plusieurs villes du Sud, dont Huế. Ici, les tirs de barrage commencent à 3 h 30, fracassant le ciel et secouant la terre. Le bruit d’armes automatiques crève les tympans. Sous une pluie de fusées éclairantes, des bataillons du Nord prennent d’assaut les ponts au-dessus des douves et s’emparent de la Citadelle. À l’aube, la bannière bleu et rouge, frappée de l’étoile d’or, flotte sur les remparts. Beaucoup, terrorisés, fuient les quartiers sous le contrôle des communistes. Mais d’autres, croyez-moi, ont attendu ce moment depuis qu’ils sont nés. Débordées, les forces du Sud appellent les U.S. Marines à la rescousse. Les combats font rage dans les rues avant que les Américains ne reprennent la Citadelle un mois plus tard, en y larguant des bombes et du napalm.

Elle tend l’oreille, comme pour guetter un vol d’hélicoptères ou le sifflement d’un obus.

— Au final, plus de cinq mille morts du côté des communistes, environ deux cents Marines et quatre cents soldats du Sud tués—et aussi de très nombreux blessés. La ville est détruite à 80 % par les frappes aériennes des Américains.

— Et les civils ?

Nous traversons le pont sur le An Cu. Des paysans matinaux se dirigent vers le marché, chargés de paniers de légumes. Les marchands ambulants commencent leur tournée. Quelque part, un coq s’égosille. Ma compagne serre les dents.

— Près de trois mille victimes. Des tombes partout—dans les jardins, les écoles ... Beaucoup retrouvées dans des fosses communes, présentant des signes d’exécutions...

— Tuées par les Việt Cộng ?

— Probablement. Mais pas que par eux.

Des images semblent défiler dans sa mémoire.

— Les Marines et les soldats du Sud passaient de maison en maison, traquant les combattants communistes et leurs sympathisants. C’était l’époque des délations, des dénonciations des deux côtés. N’importe qui devenait indic. On abattait des gens pour un soupçon. Comment croire un instant que les crimes n’ont été commis que par un seul camp ?

Elle se tait, le visage tourné vers l’eau, puis reprend :

— Février 1968... Il n’arrêtait pas de pleuvoir sur Huế. La pluie ruisselait sur le kiosque devant Cung An Đnh. Tu t’en souviens ?

Le doigt pointé vers le palais, elle me fixe de ses prunelles mortes, comme si elle me voyait.

Son avant-bras, soudain dénudé, est poinçonné d’un impact de balle. Sous la trace étoilée, la cicatrice en croissant de dents d’enfant.

Je me souviens.

Il a plu toute la journée. Ce soir, une petite bruine brouille la silhouette de Khải Định, immobile dans le kiosque. Depuis plusieurs jours, nous sommes cloîtrés à l’intérieur du palais. Chaque heure apporte son lot de déflagrations, de coups de feu dont on essaie d’évaluer la distance. Des roquettes ont démoli une partie du toit, dans l’autre aile. Par la fenêtre à l’étage, cet après-midi, j’ai vu passer des gars en pyjamas noirs, pieds nus dans la boue. Parmi eux, des jeunes filles aux cheveux noués et à la mine sévère. Ils viennent du maquis et n’ont peur de rien. Les adultes parlent à voix basse au salon. Mes frères, silencieux, serrent leurs soldats et leurs tanks miniatures. Le nez collé à la vitre, je me morfonds. Je n’en peux plus de cette atmosphère pesante.

La jambe du monarque vient de bouger. La statue va sûrement descendre du kiosque !

Je me glisse dehors pour voir où elle compte aller. Sûrement du côté de la Citadelle, où a lieu toute l’action...

L’air humide est saturé d’odeurs de poudre et de fumée. Un vent léger agite les rameaux. Encore quelques pas jusqu’au pavillon...

Une main m’agrippe par le col. Tuyết m’a vue sortir et s’apprête à me tirer les oreilles.

— Vite ! C’est lui là-bas ! crie une voix de femme.

Je me retourne. Une forme noire vient de surgir des bosquets et nous dépasse en courant. Quang, notre chauffeur, me jette un regard qui résume une vie—entre détermination et désespoir. Derrière lui, la cuisinière fait signe à un Việt en uniforme du Sud, qui lève son arme.

Affolée, je m’élance. Tuyết s’interpose. La balle traverse son avant-bras. Le monde explose.

Je sais pourquoi je suis partie d’ici.

Tuyết a déjà disparu, aveugle solitaire happée par une ville qui lentement s’éveille. Elle m’a laissée à l’entrée du temple bouddhiste. Juste en face, de l’autre côté de la rivière, le palais An Đnh émerge derrière les frondaisons. À mes pieds, sous un frangipanier qui embaume les rêves des morts et console les vivants, une petite tombe. Đào Thị Thu Vân, 1962 – 1968.

Thu, automne. Vân, nuage. Le nuage d’automne que j’étais venue chercher.

Les couleurs disparaissent très vite. Les verts se diluent, les rouges ternissent, puis les bleus s’évaporent. La chaleur se retire par vagues et les contours se voilent. Les autres avaient raison. C’est un besoin et un privilège que de se rappeler sa propre mort. Pour moi, la quête s’arrête là, en ce matin radieux sur les rives du An Cu.

Trahisons, exécutions, exil. De cette guerre est né un pays enfin réunifié. Mais la paix a toujours un prix.

Les Viêt d’outre-mer ont pu refaire leur vie ailleurs. Mais nous, qui avons tout perdu pour la promesse d’un jour nouveau, il nous arrive de vouloir replonger dans la fureur et le vacarme, une fois encore, pour ressentir le bouillonnement du sang et l’ivresse de l’espoir.

Nous, les Viêt d’outre-tombe.



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