Le Yiddishland newyorkais: la mémoire enracinée

Annie Ousset-Krief, Université Sorbonne Nouvelle

PORTAL Journal of Multidisciplinary International Studies, vol. 12, no. 1, January 2015.
Geographies of Identity Special Issue, guest edited by Matthew Graves and Elizabeth Rechniewski.

© 2015 [Annie Ousset-Krief]. http://dx.doi.org/10.5130/portal.v12i1.3436

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ISSN: 1449-2490; http://epress.lib.uts.edu.au/ojs/index.php/portal.

Quiconque se promène dans New York ne peut qu’être frappé par la multiplicité des visages que la ville affiche. Façonnée au cours du temps par les populations diverses qui s'y installèrent, New York est comme un livre ouvert sur le monde. Simple touriste ou résident, chacun peut y trouver sa part d'humanité. Car les identités qui s'y expriment sont nombreuses et se donnent en miroir dans le paysage urbain.

Le Lower East Side, en particulier, tel un livre d'histoire, dévoile les trajectoires individuelles des communautés qui s'y sont, un jour, arrêtées. Hester Street, Delancey Street, Orchard Street: ces rues autrefois hébergeaient les exilés venus de petits villages lointains de Pologne ou Russie. Ce quartier, d’à peine 4 miles carrés, compris entre la 14ème rue au nord, le Bowery à l'ouest, Catherine Street au sud et l'East River, fut autrefois une enclave juive. Entre 1880 et 1920, des centaines de milliers de Juifs venus par vagues successives d'Europe de l'Est, s'y établirent. Le Lower East Side est un lieu où s'est imprimée la marque pérenne d'une communauté, il est devenu la mémoire vive des Juifs américains.

Lorsque les immigrants juifs de Russie s'installèrent aux Etats-Unis, il y avait déjà une communauté juive établie, structurée. Environ 250 000 personnes, dont plus d'un quart à New York. Elles étaient majoritairement d'origine allemande. Mais malgré l'existence de cette communauté, les nouveaux arrivants éprouvèrent le besoin impérieux de recréer quelque chose à part, quelque chose qui leur était propre. Ils firent du Lower East Side leur terre, dans un pays qui symbolisait pour eux une goldene medine (terre d'or). Pourquoi s'installer downtown Manhattan? Certes, ils n'avaient pas les moyens de vivre uptown, où résidaient les Juifs américains qui avaient prospéré. Le quartier du Lower East Side était traditionnellement la zone de première installation des immigrants. Mais par-delà la nécessité économique, il y avait probablement aussi une dimension quasi-familiale: on restait groupé par village d'origine. Une fois downtown, ils ne se sont pas contentés de créer des structures d'habitat et de survie minimales. Le Lower East Side n’était pas qu'un territoire transitionnel, entre l'ancien monde et le nouveau. ‘The neighborhood did not just come to stand for what urban historians call the area of first settlement’ [La zone d'habitation en vint à représenter autre chose que ce que les historiens de la ville appellent zone de première installation], écrit l'historienne Hasia Diner. ‘Rather, it was Jewish cultural authenticity—pure, untarnished Jewish cultural honesty’ [C’était plutôt l'incarnation de l'authenticité culturelle juive—une authenticité juive pure, intacte] (Diner 2000: 27).

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Figure 1: Carte du Lower East Side, Manhattan, 14 April 2012 © PerryPlanet, Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:0089_klzwick_DSCN0779.JPG].

Ces immigrants y ont établi un véritable monde, leur monde de la yiddishkeit, et le quartier en porte les traces.

La yiddishkeit, c'est à la fois une culture, une langue, un mode de vie, une vision juive du monde, c'est ‘être juif au monde.’ On a là un phénomène très particulier, où des Juifs se définissant comme Juifs, ne peuvent s'identifier à un groupe juif déjà présent, et produisent un monde différent, singulier. C’était deux communautés diasporiques qui avaient deux histoires différentes, malgré le lien originel reconnu—Ostjuden (Juifs de l'Est), imprégnés d'orthodoxie religieuse, versus Juifs occidentaux, héritiers des Lumières. Donc le Lower East Side n'est pas seulement un pont entre le Nouveau monde et l'ancien, il est aussi, de par la transplantation de traditions culturelles, un pont entre la judéité américaine et la judéité d'Europe orientale. L'analyse de ce quartier où subsistent maintes traces mémorielles peut, par conséquent, à la fois nous éclairer sur cette identité complexe, polymorphe, qu'est l'identité juive, mais aussi, plus spécifiquement, sur l'identité juive américaine. Car, ce que ces immigrants ont créé au cœur du Lower East Side, est devenu le référent pour tous les Juifs américains, y compris ceux qui ont une origine autre.

Autrefois les journalistes ou historiens appelaient le Lower East Side le ghetto, le Hebrew Quarter ou bien Jewtown (Jacob Riis). Le terme ‘ghetto’ me semble inapproprié, car on est bien loin du ghetto imposé par les sociétés extérieures, comme ce fut le cas avec le premier ghetto à Venise. Même utilisé dans un sens plus large, comme le fait par exemple Louis Wirth dans son étude du quartier juif de Chicago, le mot ‘ghetto’ semble impliquer un repli sur soi, un ‘gigantesque mécanisme de défense,’ dit Wirth (1980: 24). Or il ne s'agit pas tant de défense que de cohérence avec l’être juif et différenciation culturelle. La terminologie contemporaine parle des ‘quartiers ethniques,’ insistant sur l'aspect identitaire que présente tel ou tel paysage. Mon étude sera axée sur le yiddishland newyorkais, la ‘terre juive.’ Plus qu'un simple quartier, le Lower East Side était une aire culturelle et religieuse, un monde véritable, avec sa langue—le yiddish— sa culture, sa foi, sa vie intense. Le Lower East Side était la réplique du yiddishland européen, un yiddishland en miniature, la reconstruction partielle du shtetl, cette bourgade d'Europe de l'Est, si profondément et spécifiquement juive.

Comment ces immigrants ont-ils remodelé leur environnement, de quelle manière s'effectua la spatialisation de l'identité, l'appropriation des lieux, nécessaire à un ancrage, nécessaire à la vie, tout simplement? Pourquoi le Lower East Side est-il ce pivot mémoriel? Comment en est-il venu à incarner pour toute une communauté un monde perdu? Quelles en sont les traces dans la Cité? Telles sont quelques-unes des questions que l'on peut se poser et auxquelles je vais tenter de répondre.

Du shtetl d'Europe orientale au Lower East Side

‘Etre humain, c'est vivre dans un monde rempli de lieux significatifs; être humain, c'est avoir et connaître sa place,’ écrit Edward Relph (1976: 17). Trouver sa place, donner un sens à son environnement, c'est sans doute cela qui fut la force créatrice sous-tendant l'installation des Juifs de Russie à la fin du XIXe siècle. De 1880 à 1920, près de deux millions d'entre eux émigrèrent aux Etats-Unis. 75% restèrent à New York.

A l'origine, l'appellation ‘yiddishland’ a été donnée à cette partie de l'Europe orientale où les Juifs vivaient. Bref rappel historique: les communautés juives de Pologne avaient été très florissantes pendant des siècles, jusqu’à ce que la Pologne soit démantelée à la fin du 18ème siècle, et ses territoires répartis entre les différentes puissances. Et c'est l'empire russe qui ‘hérita’ des terres où vivait un très grand nombre de Juifs. Or la Russie avait exclu de son empire tout Juif. Obligés de ‘prendre’ les Juifs de Pologne, ils les reléguèrent à l'ouest, dans ce que l'on appela la ‘Zone de résidence.’ Vivant pour une grande majorité dans des shtetls (villages), ils y développèrent une société autonome, distinctement juive, et c'est ce modèle qu'ils recréèrent partiellement à New York. Le shtetl était déjà l'expression d'une ‘culture diasporique’ (j'emprunte cette notion à Dominique Schnapper), d'une identité liée à l'exil. Les déracinements successifs s’étaient accompagnés d'un renforcement de l'identité, laquelle s’était modelée de manière différente selon les pays où la diaspora juive s’était installée. La population établie en Pologne avait développé des spécificités qu'elle reproduisit peu ou prou en Amérique.

Le shtetl était organisé autour de la synagogue et des rabbins. La religion était le pivot sur lequel reposait la vie de chacun. Le Kahal (c'est-à-dire le conseil nommé par la communauté des individus) mettait en place des institutions de base: une synagogue, un mikveh (bain rituel), un cheder, (école), un hospice et un cimetière. Religion, éducation, charité, les trois piliers sur lesquels repose le monde, dit le Traité des Pères (pirke avot, recueil de maximes du 3ème siècle), accompagnement d'un bout à l'autre de la vie. La tâche de ces instances était de maintenir la continuité des croyances et lois, ce qui faisait l'identité des Juifs, leur spécificité. Continuité, tradition, étaient les garantes de la survie des judaïcités. La mémoire était ici la clé de voûte, élément essentiel de la culture: ‘Forgetfulness leads to exile, while remembrance is the secret of redemption,’ ‘l'oubli conduit à l'exil, alors que le souvenir est le secret de la rédemption,’ écrivait le Baal Shem Tov, le ‘Maître du Bon Nom,’ fondateur du mouvement hassidique au dix-septième siècle en Pologne.

Lutter contre l'oubli: telle était la tâche que s’étaient assignés les Juifs depuis l'exil. L'historien américain, Yerushalmi souligne dans son ouvrage Zakhor (souviens-toi!) cet impératif du souvenir qui est la trame de toute l'histoire juive à travers le temps et l'espace. Point focal du judaïsme, il s'incarne, non pas dans de simples actes commémoratifs, mais bien dans des constructions et reconstructions communautaires qui se retrouvent partout dans le monde, et à toutes les époques: ‘Les souvenirs collectifs du peuple juif étaient fonction de la foi partagée, de la cohésion et de la volonté du groupe même, transmettant et recréant son passé grâce à tout un entrelacs complexe d'institutions sociales et religieuses qui fonctionnèrent organiquement à cette fin’ (Yerushalmi 1984: 110). Déracinés du shtetl, les Juifs de Russie vont reproduire les mêmes cadres de vie à New York. Le nouveau paysage portera l'empreinte de leur identité, ils créeront des lieux qui seront des marqueurs puissants de leur être juif, fortement ancré dans la tradition.

Car que leur offraient les Juifs américains? Une judéité édulcorée, un judaïsme hérité des Lumières. Le principe de base était, pour reprendre la formule du poète de la Haskala (les Lumières juives) Yehuda Leib Gordon, ‘sois un Juif chez toi et un homme à l'extérieur.’ La rupture entre l’être juif et le fait religieux s’était accompli, on était devenu Américain de confession israélite, et tout ce qui faisait l'essence juive traditionnelle avait été gommé. Impossible par conséquent pour les Juifs de Russie de se plier à cette forme de vie sans éprouver un trop grand décalage ou même un sentiment de trahison, car ils n'avaient pas opéré cette rupture entre sentiment d'appartenance à un peuple et sentiment religieux, et ne pouvaient d'emblée réformer leurs institutions et les américaniser. Le Lower East Side va donc devenir une réplique à petite échelle du yiddishland.

Comment ont-ils occupé l'espace? Pourquoi peut-on parler ici de géographie identitaire?

Avant de devenir un territoire juif, le Lower East Side avait accueilli les immigrants irlandais dans les années 1830. Ils occupèrent les rues proches du fleuve, car ils travaillaient dans les docks. Ce quartier ouvrier, pauvre, reçut le surnom de Five Points, à cause des cinq rues qui y convergeaient. Une autre partie du Lower East Side fut occupée par les immigrants allemands qui arrivèrent après l’échec de la révolution de 1848. Ils s'installèrent au nord de Grand Street. Généralement issus de la classe bourgeoise, ils développèrent un quartier plus résidentiel, plus tourné vers la culture et la politique: théâtre, presse en langue allemande, qui furent une sorte de modèle pour les immigrants juifs socialistes du début du XXe siècle, qui eux, étaient yiddishophones (je rappellerai que le yiddish a un substrat allemand sur lequel se sont greffés hébreu et langues slaves).

Il n'y avait pas, à New York, de quartier juif avant l'arrivée des Juifs de Russie en 1881, après l'assassinat du tsar Alexandre II et les pogroms qui suivirent. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y avait aucun Juif dans ce quartier du Lower East Side. Un réseau d'institutions communautaires avait certes été mis en place, des synagogues—mais en très petit nombre (il n'y en avait que deux)—avaient été bâties, mais l'habitat était éclaté, il n'y avait pas d'aire culturelle proprement définie. Les Juifs américains, portés par la modernité, avaient dissocié religion et identité. Le judaïsme était maintenant relégué au domaine privé. Créant le mouvement religieux Reform, version d'un judaïsme adapté au monde moderne et à ses nouvelles contraintes, ils étaient beaucoup plus laxistes dans l'observation des règles religieuses: la fréquentation de la synagogue n’était plus aussi régulière et rythmée par les deux prières quotidiennes, donc nulle nécessité pour eux de vivre à côté d'un oratoire, et nul besoin d'avoir de multiples lieux de prières; de même, ils n'observaient plus de manière stricte les règles alimentaires de la cashrout, par conséquent, il y avait un petit nombre de boutiques d'alimentation casher. En résumé, l'espace urbain ne portait pas l'empreinte manifeste de leur présence.

Quand les Juifs venus de Russie, beaucoup plus traditionalistes, décidèrent de vivre à New York, ils le firent conformément aux exigences religieuses, et leur environnement fut modifié en conséquence. Prenant possession de ces quelques rues du Lower East Side, les immigrants installèrent rapidement leurs communautés. Ils façonnèrent un paysage qui leur était propre, jalonné de signes, de marqueurs, autrement dit, pour reprendre ce concept élaboré par Joël Bonnemaison, de géosymboles1 porteurs de leur identité. Ils développèrent des institutions à caractère religieux et séculier, et extrêmement visibles, ancrages spatiaux de leur être, modifiant profondément le paysage urbain. Ces constructions étaient le pendant de ce qu'ils avaient bâti en Europe de l'Est et recouvraient toutes les sphères de la vie quotidienne, car la judéité était ancrée dans la religion et le culturel. La question de l’être juif ne se posait pas pour eux, comme l'analyse Yerushalmi: ‘Les Juifs ont opéré tout au long de leur histoire une fusion sans équivalent de la religion et du sentiment d'appartenance à un peuple’ (Yerushalmi 1984: 14). Les exigences d'une vie juive traditionnelle sont telles que très rapidement s'est reconstituée, à l’échelle d'un quartier, la topographie du shtetl.

Quelles formes prit l'expression de cette identité?

La vie religieuse

Il n'est pas nécessaire, dans la religion juive, d’élever des édifices spécifiquement religieux. La synagogue est détachée de toute implantation géographique, elle peut être établie partout où les Juifs résident. Une simple pièce suffit, un minimum de dix fidèles (des hommes) formant le mynian, peuvent se réunir et prier, pourvu qu'ils aient les rouleaux de la Torah. Donc des ‘mini-synagogues’ (ou oratoires) furent créées, occupant les frontstore rooms dans des bâtiments qui n’étaient pas a priori destinés à abriter des institutions religieuses. On les surnommait des shtiebl (petite pièce). Il y en avait des centaines, car les immigrants se regroupaient par congrégation ‘locale,’ par village. Chacune avait ses rituels, petites différences cultuelles, façons de cantiler, etc. D'autre part, les Juifs pratiquant ne doivent pas habiter à plus de mille pieds des lieux de prière, d'où la multiplication de ces lieux. Les Juifs très traditionalistes rejettent volontairement les édifices trop recherchés sur le plan architectural, et préfèrent une neutralité de construction, plus propice, selon eux à l'expression de la foi. Donc rien ne distinguait extérieurement ces shtiebl des autres lieux, si ce n'est des inscriptions gravées au-dessus des portes, mais l'on peut penser que la présence de ces Juifs orthodoxes, vêtus de manière traditionnelle (longs caftans noirs, shtreimels, i-e chapeaux bordés de fourrure), tranchait singulièrement sur le paysage américain et conférait aux lieux une identité fortement juive. Une rue entière était une succession de ces shtiebl: elle fut surnommée shtiebl row—le long d'East Broadway, entre Clinton et Montgomery Street. Aujourd'hui restent encore quelques shtiebl qui fonctionnent quotidiennement. Il y a aussi une yeshiva (école talmudique), Meshiva Tifereth Jerusalem, sur East Broadway, toujours en activité, et ce, depuis sa création en 1907. Quelque 25 000 Juifs habitent encore le Lower East Side.

Lorsqu'une communauté était plus nombreuse, plus riche, elle cherchait parfois à construire une synagogue. Géosymboles importants de ce paysage, les synagogues étaient parfois d'anciens temples protestants réaffectés au culte israélite. Une identité se superposait à une autre. D'ailleurs aujourd'hui le processus de strates culturelles n'est pas achevé: de nombreuses synagogues ont été reprises et transformées par les groupes suivants d'immigrants, par exemple Anshei Ileya (Forsyth Street), qui aujourd'hui est une congrégation adventiste hispano-américaine (on peut remarquer que l’étoile de David a été conservée) ou Barbara Church, autrefois synagogue établie par une congrégation de Suwalki en Pologne. On peut encore voir les tables du décalogue; par contre une croix a été dressée au sommet de la coupole.

  • Voici la première synagogue construite par les Juifs de Russie en 1892, la synagogue d'Eldridge Street (figure 2), ‘the grandest landmark of the Jewish days on the Lower East Side,’ ‘la synagogue historique la plus imposante de la période juive du Lower East Side,’ a écrit l'historien Marvin Gelfand (1992). Cette synagogue fonctionne toujours, mais elle est aujourd'hui en plein quartier chinois, enchâssée entre deux temples bouddhistes. Comme la synagogue d'Eldridge Street, d'autres synagogues accueillent toujours les fidèles (quotidiennement et les jours de fête).
  • La synagogue Bialystoker (figure 3 et 4), sur Grand Street, un ancien temple méthodiste bâti en 1826 et acheté en 1905 par une congrégation de Bialystok. L'extérieur austère n'a pas été modifié. Mais l'intérieur est remarquablement décoré et coloré, de la même manière que les synagogues en bois de Pologne l’étaient. Aujourd'hui 450 familles y sont affiliées.
  • Chasam Sopher (figure 5), 8 Clinton Street. Le bâtiment date de 1853. C’était une des synagogues construite par les Juifs allemands (qui partirent s'installer uptown) et reprise en 1891 par deux congrégations orthodoxes. Cette synagogue n'a jamais cessé de fonctionner, même lorsque le quartier a été partiellement déserté. Le bâtiment a été entièrement restauré et ré-inauguré en 2006. De nombreuses familles y sont aujourd'hui affiliées.
  • Beth Hamidrash Hagadol (figure 6), 60 Norfolk Street. C'est une ancienne église baptiste, construite en 1850, qui fut achetée en 1885 par des Juifs de Russie.
  • Adath Jeshurun (figure 7), Rivington Street, fut fondée par une congrégation de la ville de Jassy (Roumanie) en 1903. Ce magnifique édifice, œuvre de l'architecte Emery Roth, est le symbole d'une vie juive exceptionnelle dans le Lower East Side. Aujourd'hui la synagogue a été transformée en résidences pour artistes.
  • The Sons of Israel Kalwarie Synagogue (figure 8), construite en 1903, l'une des plus grandes à l’époque, avec une capacité de 1 500 sièges. Kalwarie est une ville à la frontière entre la Lituanie et la Pologne. A la fin des années 1970, la synagogue ferma ses portes, faute de fidèles. Le bâtiment abrite maintenant un temple bouddhiste, un centre commercial et des logements.

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Figure 2. ‘Eldridge Street Synagogue’ [La synagogue d'Eldridge Street] 14 November 2006 © Viktor Korchenov, Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:EldridgeStreetSynagogue.jpg].

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Figure 3. ‘Synagogue Bialystoker’ [La synagogue Bialystoker] 1998, Wikimedia Commons [https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bialystoker_Outside.jpg].

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Figure 4. ‘Purim Celebration in Bialystoker 2007’ [Célébration de Purim à Bialystoker 2007], 3 March 2007 © Juda S. Engelmayer, Wikimedia Commons [https://commons.wikimedia.org/wiki/File:BialystokerPurim07.JPG].

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Figure 5. ‘Entrance to Chasam Sopher’ [Entrée de Chasam Sopher] © team_klzwick as Part of the Commons:Wikis Take Manhattan Project
[Contribution au projet de Commons: les Wikis se saisissent de Manhattan], 4 October 2008, Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:0089_klzwick_DSCN0779.JPG].

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Figure 6. ‘Beth Hamedrash HaGadol of Manhattan—early 1900s’ [Beth Hamedrash HaGadol de Manhattan—au début du 20 siècle] © The Jewish Encyclopedia, Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Beth_Hamedrash_HaGadol_-_early_1900s.jpg].

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Figure 7. ‘First Warsaw Congregation (Former Congregation Adath Jeshurun)
[Première Congrégation de Warsaw (anciennement Congrégation Adath Jeshurun)], 58 Rivington Street, Lower East Side, NYC,’ 6 July 2013 © Oncenawhile, Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:First_Warsaw_Congregation_(Former_Congregation_Adath_Jeshurun).jpeg].

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Figure 8. ‘Looking Southeast Across Pike at Pike Street Synagogue, Also Called Congregation Sons of Israel Kalwarie [Synagogue], Now Serving Residential and Commercial Tenants and a Buddhist Temple, on a Sunny Afternoon’ [La synagogue de Pike Street vue du sud-est et de l'autre côté de la rue. Appelée aussi Congrégation des fils d'Israel Kalwarie [Synagogue]. Y sont installés maintenant des locataires résidentiels et commerciaux et un temple bouddhique. Par un après-midi ensoleillé] 30 May 2010 © Jim Henderson, Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:13_Pike_Street_Synagogue_1904_jeh.jpg]

Les autres édifices caractéristiques du shtetl, outre les synagogues, étaient les écoles (cheder) et les bains rituels (mikve). Il y en avait probablement des centaines, la plupart dans des salles en sous-sol, pour capter les sources. Certains ont été établis dans des édifices séparés, comme celui-ci, dans East Broadway, qui date de 1904 (figure 9), et qui a été construit dans une ancienne église. Il ne reste plus que trois mikve aujourd'hui dans downtown NewYork.

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Figure 9. ‘Ritualarium, formerly Arnold Toynbee Hall, 313 East Broadway’ [Ritualarium, anciennement Alfred Toynbee Hall], New York Architecture, [http://www.nyc-architecture.com/LES/LES013.htm].

Il y avait aussi un grand nombre de boutiques qui vendaient des articles religieux. Aujourd'hui encore, ces petites boutiques sont indispensables, même si nombre de leurs transactions s'effectuent par internet. Elles perdurent dans un univers plus asiatique que juif (figure 10).

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Figure 10. Boutique d'articles religieux © l'auteur.

Dernier aspect communautaire, cette fois lié à la charité, les sociétés d'entraide. Entre 1880 et 1910, quelque 300 landsmanschaftn (sociétés d'entraide) opéraient dans le quartier. On peut toujours voir l'inscription sur le fronton de la Kletzker Brotherly Aid Association sur la rue Ludlow, à l'angle de Canal Street (figure 11).

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Figure 11. Kletzker Brotherly Aid Association, 5 Ludlow Street, Now a Chinese Funeral Parlour [L'Association Kletzker d'aide fraternelle ... maintenant dépôt mortuaire chinois] © 2015 Tangential Travel [http://elirab.me/jewish/heritage-walk-on-the-lower-east-side-continued/].

Indissociables de la religion, les commerces alimentaires et les restaurants.

Les règles alimentaires qui conditionnent la pratique religieuse juive sont nombreuses et très strictes. Ces commerces étaient donc une nécessité et une nouveauté dans le paysage américain: par exemple, les boucheries casher, qui pouvaient satisfaire aux normes d'abattage de la viande, et les boulangeries qui faisaient les matsot (pain azyme pour la fête de Pâque, Pessah). Il y avait également un grand nombre d’épiceries particulières, qui ne vendaient que des produits laitiers, de façon à respecter les lois de la cashrout (lait et viande ne doivent pas être mélangés), des boutiques de vins casher, bref un panel complet d'activités économiques spécifiques, liées au particularisme identitaire de cette communauté. En 1899, dans les quelques rues qui formaient le 10ème district (Tenth Ward), il y avait 631 commerces d'alimentation. Parmi eux: 140 épiceries, 131 boucheries, 36 boulangeries, 14 crèmeries, 64 boutiques de bonbons, 10 delicatessen, etc. Aujourd'hui encore, certains commerces sont extrêmement florissants et attirent autant les amateurs de nourriture ‘exotique’ que les Juifs orthodoxes. Deux boulangeries ont survécu: Yonah Shimmel et Streit's. Des boutiques de delicatessen ont aujourd'hui acquis une notoriété surprenante: il est très à la mode d'acheter son saumon chez Russ and Daughters, ou de faire ses courses chez Katz. De même, un restaurant comme Ratner's (1904–2004) a connu pendant 100 ans une notoriété jamais démentie: ‘Ratner's was such a fixture of the Lower East Side’ [Chez Ratner était l'un des lieux incontournables du Lower East Side], dit Laurie Tobias Cohen, directrice du Lower East Side Conservancy. ‘On a Sunday, we would come here from the suburbs and bargain for clothes in the area, then go to Ratner's. This was a pilgrimage, something critical you did to reaffirm your roots’ [Le dimanche, nous avions l'habitude de venir ici depuis nos banlieues, marchander l'achat de vêtements, puis nous allions chez Ratner. C’était un pèlerinage, quelque chose d'une importance cruciale, que vous faisiez pour réaffirmer vos racines] (Lower East Side Conservancy n. d.).

L'autre versant de la vie intense qui se déroulait dans le Lower East Side, c'est le théâtre

L'historien Ronald Sanders (1994: 10) qualifie ainsi les institutions culturelles de la presse et du théâtre: ‘if the press was the world's Talmud, the theater was its synagogue’2 [si l'on peut dire que la presse était le Talmud de ce monde, alors le théâtre était sa synagogue].’ Les théâtres étaient sur la 2ème avenue, ce qui valut à cette rue le surnom de Jewish Broadway. Le Yiddish Art Theater était le plus célèbre. En fait, le théâtre n’était pas une construction du nouveau monde, mais bien une tradition culturelle qui remontait aux années 1870-1880 en Russie. Mais le tsar avait interdit le théâtre dans son empire dès 1883. Cet art profondément populaire trouva tout naturellement une renaissance à New York avec les immigrants. C’était une composante importante de l'expression de la yiddishkeit en tant que vision du monde, de par la langue, bien sûr, puisque les pièces étaient jouées en yiddish, mais aussi par le choix des créations artistiques. Le plus célèbre des auteurs dramatiques en langue yiddish était Jacob Gordin. Il fit notamment des adaptations de King Lear, qui attirèrent des foules de spectateurs compatissants au sort du vieil homme abandonné et trahi par ses filles. On raconte que l'acteur Jacob Adler, qui interprétait le roi Lear, était si convaincant que des spectateurs venaient sur scène pour le consoler et lui proposer de l'accueillir chez eux.

Le théâtre en tant que théâtre a aujourd'hui disparu, la modernisation a eu raison de ce pan de la culture yiddish, mais jusque dans les années 1960, se jouaient des pièces en yiddish, notamment au Public Theater, sur la 2e avenue et East 4th Street.

La presse fut un autre élément essentiel de ces années

Voici l'immeuble qui hébergea le Forverts (Forward Building, figure 12) pionnier de la presse yiddish, à sa création en 1897. L'inscription en caractères hébraïques figure toujours au fronton. Les journaux en yiddish subsistent aujourd'hui, modérément, (et sans doute plus par souci culturel que besoin populaire, sauf dans le milieu ultra-orthodoxe). Le Forverts a déménagé de ce bâtiment, aujourd'hui occupé par une association chinoise, mais est toujours publié, dans trois langues maintenant: yiddish, anglais et russe.

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Figure 12. ‘Forward Building in Lower East Side, New York City’ [Bâtiment Forward au Lower East Side], 16 August 2012 © Alexisrael. Wikimedia Commons [http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Forward_Building_Full_View.JPG].

L'expansion culturelle était telle à l’époque que l'on rapporte que les habitants non juifs du Lower East Side—et il y en avait des milliers—apprirent le yiddish et communiquaient en yiddish avec leurs voisins. On raconte aussi que les agents de police irlandais qui travaillaient sur East Broadway accrochaient des amulettes juives à leurs sifflets.

Voici une Chanoukkia (chandelier). L'artiste, Maude Weisser, l'a intitulée ‘la Chanoukkia du Nouveau Monde’ (figure 13). La Chanoukkia est allumée tous les ans pour la fête de Hanoukka, fête des lumières. Hanoukka, c'est à la fois le symbole du lien sacré entre Dieu et les Juifs, et le symbole de la force de l'identité. En l'an 160 avant l’ère chrétienne, Mattathias Macchabée conduisit ses troupes contre Antiochus Epiphane, refusant l'hellénisation forcée et le renoncement au judaïsme. Célébrant la victoire, ils rouvrirent le temple de Jérusalem et allumèrent une lampe, qui brûla miraculeusement pendant huit jours. On allume pour cette raison huit bougies, un jour après l'autre. La neuvième ‘protège’ les huit autres.

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Figure 13. © Mande Weisser, ‘The New World Chanukkiah’ [la Chanoukkia du Nouveau Monde], Jewishsource.com [http://www.jewishsource.com/itemdy00.asp?T1=14605].

Ici, les bougeoirs sont une rue du Lower East Side, et parmi les bâtiments on trouve une synagogue, Etz Chaim Ansche Volozin, et l'immeuble du Yiddish Art Theatre. Quant au Chamash, le ‘veilleur’ qui sert à allumer les autres bougies, c'est Ellis Island. Sont réunis ici cultuel et culturel. Avec la dimension supplémentaire de symbiose historique entre deux événements-clé, ou tout au moins interprétés comme tout aussi signifiants: la victoire des Macchabés et l'arrivée dans le Nouveau Monde. On voit dans cette création artistico-religieuse comment l'histoire en est venue à remodeler le présent, comment toute séparation temporelle est effacée, dans un objet rituel qui sert de symbole à toute une communauté.

Le Lower East Side a été classé par la ville de New York comme ‘historical landmark’ en l'an 2000. Le quartier considéré comme ‘historic district’ a été dessiné de la façon suivante: il est approximativement délimité par Allen Street, East Houston, Essex Street, Canal Street, Eldridge Street, East Broadway, et Grand Street. Soit 620 acres, et 442 bâtiments. En 2004, on a élargi cette surface à Madison, Rutger, et Henry Street, soit 320 acres et 108 bâtiments supplémentaires. Dans la fiche technique de cet enregistrement, les responsables ont défini l'importance du quartier en termes d'histoire, de religion, d'architecture, d'héritage ethnique et de commerce. C'est par conséquent une reconnaissance de la signification de ce quartier pour une très grande partie de la population américaine et plus particulièrement les Juifs américains, puisque près d'un million d'entre eux y ont résidé à un moment ou un autre, et une reconnaissance de son importance dans l'histoire de la ville, une reconnaissance ‘transculturelle.’

Au niveau de la communauté juive américaine, le Lower East Side en est venu à représenter—sur les plans spatial et temporel—le cœur de leur histoire. Ils regardent le Lower East Side comme leur lieu, le centre de leur expérience.

Cette peinture murale sur le mur d'un foyer juif pour personnes âgées dans East Broadway, résume en une courte formule le processus ici à l’œuvre (figure 14); l'inscription en bas à droite ne figure pas sur cette photo. Elle est la suivante: ‘our strength is our heritage, our heritage is our life.’ ‘Notre force réside dans notre héritage, notre héritage est notre vie.’ Reprenant ce qui symbolise l’épopée des Juifs de Russie à New York, elle nous permet d'apprécier la valeur des événements-clé de cette histoire: l'arrivée à Ellis Island, la force de la religion, avec le chandelier, les bougies du shabbat, les rabbins, mais aussi la culture ouvrière et socialiste: dans la partie gauche on peut voir le titre du grand journal créé par Abraham Cahan, mentionné auparavant, le Forverts; on voit aussi les syndicalistes manifestant et le logo de l'International Ladies Garment Workers Union. En somme, un condensé des quatre décennies de vie dans le Lower East Side, mais emblématiques de toute la vie juive américaine.

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Figure 14. ‘Mural, ILGWU—International Ladies Garment Workers Union—Our Strength is Our Heritage—Our Heritage is Our Life—East Broadway, Lower East Side’ [Peinture murale, ILGWU—Syndicat international des femmes fabricants de vêtements—Notre Force est Notre Héritage—Notre Héritage est Notre Vie—East Broadway, Lower East Side] © Frank H. Jump, Fading Ad Blog [http://www.fadingad.com/fadingadblog/category/judaica/].

Conclusion

Avec le temps, le Lower East Side se vida progressivement de ses occupants juifs—laissant l'espace ouvert aux nouveaux immigrants venus d'Asie ou d'Amérique latine. Mais l'appartenance demeure. Tous les magasins n'ont pas disparu, bien au contraire certains connaissent une affluence digne des jours anciens, même si le phénomène de mode joue ici un rôle non négligeable. De nombreuses synagogues sont encore en activité, et perpétuent la mémoire des lieux. Les jours de fête, des centaines de fidèles se pressent dans ces différents lieux de prière, et c'est la preuve que l'appartenance n'est pas fossilisée, et que le déplacement géographique n'efface pas les traces. Ce qui est extrêmement particulier dans le cas de l'immigration juive, c'est que, du fait de l'exil, l'affirmation de l'identité était dissociée du territoire. C'est une manière d’être au monde, qui se transplante, dans le temps et l'espace. Ce qui forge l'identité—puis la reflète—est une combinaison de pratiques, linguistiques ou alimentaires, religieuses, vestimentaires, etc. Mais cet ensemble prit corps dans le lieu, et le territoire devint le reflet de l'identité, tout en la renforçant. La culture—au sens large—détermine un mode de comportement au quotidien. Et cela donna naissance à un univers singulier, qui s'enracina durablement.

A travers l'histoire de ce quartier, nous pouvons ouvrir une réflexion sur la pérennité d'une communauté—laquelle affirme et célèbre son identité dans une sorte de ‘géographie du sacré.’ Acte volontaire identitaire, c'est aussi le signe d'un sentiment profond d'appartenance à une chaîne. ‘Nous sommes tous dans le même paysage,’ écrivait Franz Rosenzweig (2003 [1921]). La mémoire joue pleinement son rôle de transmetteur de conscience collective à travers l'histoire et répond à l'injonction biblique zakhor, ‘souviens-toi!.’ C'est après la deuxième guerre mondiale que le Lower East Side en est venu à incarner pour les Américains la ‘véritable’ judéité. En effet, pendant des décennies, les différentes communautés avaient maintenu des liens avec leurs villages d'origine, il y avait une interdépendance assumée entre le ‘vieux pays’ (alte heyme) et les branches américaines. Mais les shtetls ont disparu en fumée, six millions de Juifs ont péri dans les camps d'extermination. A part quelques synagogues dans les grandes villes de l'Est, comme Prague ou Budapest, la vie juive s'est arrêtée, même si aujourd'hui des Juifs ultra-orthodoxes venus souvent des Etats-Unis, tentent de donner une nouvelle impulsion. C'est donc le Lower East Side qui remplit cette fonction de ‘vieille maison,’ récipiendaire de la tradition et de l'histoire des communautés décimées pendant la deuxième guerre mondiale.

Alors, est-ce une construction de la mémoire collective ou une réalité? Certains historiens débattent de la validité du Lower East Side comme lieu authentique d'une vie juive. Ainsi, Beth S. Wenger écrit que le Lower East Side became ‘a physical space for the invention of Jewish identity in America [un espace physique pour l'invention de l'identité juive en Amérique]’ (Wenger 1997). Selon elle, le quartier a revêtu une dimension quasi-mythique, oblitérant une réalité plus négative, gommant les aspects sociaux pour ne retenir que le côté solidaire et vivant. De même, Irving Howe souligne que l'on ne se souvient pas de tout, ‘much of it is beyond recall,’ écrit-il, ‘and must remain so. There is nothing glamorous about poverty, nothing admirable about deprivation, nothing enviable about suffering [Une grande part du passé échappe au souvenir, et c'est bien ainsi. Il n'y a rien de fascinant dans la pauvreté, rien d'admirable dans les privations, rien d'enviable dans la souffrance] (Howe 1996: 24).

Cette mémoire sélective serait-elle alors une tentative pour réaffirmer une identité qui se fragilise? Il y a indubitablement aux Etats-Unis un renouveau ethnique, et peut-être ce réinvestissement historique est-il une forme spécifique dans un mouvement plus général. Anthony Smith (1981) interprète ce renouveau ethnique comme un besoin d'humanité face à un monde moderne trop rationnel et scientifique. Dans le même esprit, Daniel Bell (1975) note un besoin d'ancrage dans un groupe ‘primordial’ afin de compenser les manques liés à la nation moderne. Je soulignerai simplement qu'il ne faut pas réduire le sens que peut prendre le Lower East Side dans l'histoire juive américaine et minimiser l'authenticité de cette judéité, qui s'est incarnée dans maintes institutions et s'est affirmée en parallèle de la culture dominante. Le Lower East Side a fourni un espace géographique dans lequel l'identité juive s'est inscrite et affirmée. ‘In retrospect we see these places, and think of others already vanished from the scene, as landmarks of Jewish life in New York’ [Rétrospectivement nous voyons ces lieux, et nous nous remémorons d'autres lieux disparus, comme des points de référence de la vie juive à New York]. Telle était la conclusion dressée par H. K. Blatt dans son rapport sur les Juifs de New York effectué pour le gouvernement dans les années 30. Marvin Gelfland abonde dans son sens: ‘Irish, German, Italian, Polish, Ukrainian immigrants have shared this four-mile-square enclave, but it is not ethnic effrontery to call the old city quarter the Jewish Lower East Side’ [Les immigrants irlandais, allemands, italiens, polonais, ukrainiens, ont partagé cette enclave de quatre miles carrés, mais ce n'est pas faire preuve d'arrogance ethnique que d'appeler ce quartier de la vieille ville le Lower East Side juif]’ (1992: 56).

Paul Ricœur (2000) disait que parler d'identité, c'est parler du maintien de soi à travers le temps. Maintien de soi comme rouage d'une chaîne millénaire, affirmation de l'essence des êtres, de leur appartenance à un peuple privé de terre. A travers les trajectoires individuelles s'est constituée une mémoire collective, oublieuse des conflits, des dissensions, pour ne reconnaître que l'unicité, la cohésion d'une histoire riche et longue.

Mémoire, histoire. Lieu, identité.

Mémoire et lieu ne peuvent être dissociés, le territoire s'inscrit dans l'univers de la mémoire. Et l'identité, par le biais de formes spatiales, s'incarne dans le lieu. On voit donc comment le sentiment d'appartenance et l'appropriation des lieux sont en interaction permanente, se renforçant mutuellement. On peut considérer que le Lower East Side est une sorte de synthèse des différentes facettes de l'identité juive, à la fois sur le plan religieux et sur le plan séculier. Congruence des différentes valeurs, telles la charité, la foi, l’éducation au sens large, et importance numérique des groupes qui se sont installés, ont eu pour résultat une sorte de sacralisation du lieu. ‘La mémoire installe le souvenir dans le sacré,’ écrit Pierre Nora. Mais ici, on peut entendre le mot ‘sacré’ dans son sens hébreu kadosh, c'est-à-dire ‘à part,’ ‘singulier,’ ‘spécial.’ Spécial, il l'est en effet, dans le vécu et l'imaginaire des Juifs américains. Il est devenu, dans les mots de Hasia Diner, leur ‘Plymouth Rock’ (2000: 8). Lieu de mémoire, il est le paradigme d'une histoire qui s'inscrit en parallèle de l'histoire américaine.

Mais même si aujourd'hui beaucoup se rendent dans ce quartier comme s'ils effectuaient un pèlerinage, sur les traces de leurs grands-parents ou arrière-grands-parents, le Lower East Side n'est pas devenu un musée figé dans le passé; la vie juive n'a pas cessé de vibrer. Certes, l’ère du yiddishland est révolue, mais les jours de shabbat et les jours de fête, Orchard Street, Eldridge Street, reprennent leur visage traditionnel, et le paysage urbain new-yorkais révèle avec plus d'acuité encore sa diversité, ses multiples facettes identitaires

Ouvrages Cités

Bell, D. 1975, ‘Ethnicity and Social Change’ [Le changement social et l'ethnicité], in Ethnicity, Theory and Experience, (eds) N. Glazer & D. Moynihan. Harvard University Press, Cambridge, MA: 141–176.

Blatt, H. K. c.1935+, ‘Jews of New York: Population’ [Juifs de New York: Population], Works Progress Administration (WPA) Federal Writers’ Project Study of the Jews of New York.

Bonnemaison, J. 2005, La géographie culturelle, (eds) M. Lasseur & C. Thibault. CTHS, Paris.

Diner, H. 2000, The Lower East Side Memories [Souvenirs du Lower East Side]. Princeton University Press, Princeton.

Gelfand, M. 1992, ‘Welcome to America: Manhatten's Jewish Lower East Side’ [Bienvenue aux Etats-Unis: le Lower East Side juif de Manhattan], American Heritage, vol. 43, no. 2: 56–75. Online, available: http://www.americanheritage.com/content/welcome-america [Accessed 31 December 2014].

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Relph, E. 1976, Place and Placelessness [Lieu et non-lieu]. Pion, London.

Ricœur, P. 2000, La mémoire, l'histoire, l'oubli. Seuil, Paris.

Rosenzweig, F. 2003 [1921], L'Etoile de la Rédemption. Éditions du Seuil, Paris.

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Wenger, B. S. 1997, ‘Memory as Identity: The Invention of the Lower East Side’ [La mémoire comme identité: L'invention du Lower East Side], American Jewish History, vol. 85, no 1: 3–27. doi: http://dx.doi.org/10.1353/ajh.1997.0008.

Wirth, L. 1980 (1ère edition 1928), Le Ghetto. Presses Universitaires de Grenoble, collection ‘Champs urbains,’ Grenoble.

Yerushalmi, Y. H. 1984, Zakhor. Gallimard, Paris.

FOOTNOTES

1 Géosymbole: ‘marqueur spatial, signe dans l'espace, qui reflète et forge une identité’ (Bonnemaison 2005: 55).

2 Talmud: ensemble des commentaires sur la Torah, c'est-à-dire, les cinq premiers livres de la Bible.



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